• Accueil
  • > Archives pour le Jeudi 30 avril 2015
( 30 avril, 2015 )

Mes premiéres années

Nous sommes en février, juste après la guerre. La rivière est gelée vingt centimètres de glace, les garçons du village chaussés de leurs galoches, s’en donnent à cœur joie, en longues glissades sur le canal.
Une vingtaine de péniches sont prisonnières des glaces que les mariniers, armés de leurs perches, tentent de briser.
Avec mon frère Bernard nous tentons un bonhomme de neige, des cailloux pour les yeux, une carotte pour le pif. Papa nous a construit un traineau, que nous tirons vers le haut de la cote voisine de la maison, arrivés là-haut nous glissons à fond vers le bas, perdant nos bérets en cours de route.
Heureux car ce sont nos premières neiges. Le soir tombe vite en cette période hivernale, nous sommes tous dans la maison, prés du poêle à charbon, son pot de fonte incandescent. Moi je suis comme tous les jours, sur ma chaise, les pieds enveloppés dans de bonnes chaussettes tricotées par Maman, sur mes genoux le plus jeune de la famille, douze ans nous séparent.
Le repas du soir, nous sommes onze à table, heureusement, il y a le potager, nous on dit jardin, quarante ares, fruits et légumes à profusion. La cour et des dizaines de lapins, poules et canards.
Toutes les semaines, Maman tue un lapin ou un canard. Je n’ai pas envie de grandir, ça m’angoisse, tuer un lapin, le dépouiller ça me tracasse, je ne serai jamais capable, j’espère que ça n’arrivera jamais, c’est difficile la vie quand tu n’es pas riche !
Pas riche ne veut pas dire malheureux. Des avantages et des inconvénients, l’hiver je me couche sous de bonnes couvertures, un gros édredon rouge, une brique très chaude enveloppée dans du papier journal. Le plus difficile c’est au réveil, le poêle est éteint, l’eau gèle à l’intérieur de la maison.
Avant de partir tous ensemble à l’école, les huit bols de café au lait sont alignés sur la grande table, à chacun sa ration de pain tartiné de saindoux
Comme mes frères, béret sur la tète, blouse grise, cartable, je suis fin prêt pour la journée à l’école, les devoirs sont faits, j’ai bien révisé, je suis d’attaque. J’ai fait mes devoirs hier soir, sur la grande table qui sert à tout.

 

La vaisselle est faite à tour de rôle par les plus grands dans une grande bassine galvanisée.
Les plus grands, s’appliquent autour de la table, l’orthographe avec le livre Bled, j’aime beaucoup et j’apprends par cœur la page de dates historiques : » 1810 introduction de la betterave à sucre par napoléon. »
C’est dimanche, je vais à la messe, je suis enfant de chœur, j’enfile ma tenue, une aube rouge, une chasuble blanche et c’est parti, je récite car je chante comme une casserole, le tout en latin, je n’y comprends rien, comme tous ceux présents dans l’église. Assis, debout, assis c’est comme le curé décide moi je me contente de faire sonner la clochette sur un signe de l’abbé.
Aujourd’hui c’est jour d’enterrement, je vais d’abord voir pépère, il prépare le corbillard, grand chariot tout noir ! il faut cirer aussi de noir les sabots du cheval, Grand-père porte son costume gris.
C’est parti, je marche devant avec mes deux collègues, il faut que je tienne la croix bien droite et haute, direction le cimetière, nous devant et tous derrière.
De temps en temps avec Michel, on se regarde, on se pince les lèvres au bord du fou rire, pourquoi, on ne sait pas, c’est con ! De retour à la sacristie, le curé nous a donné dix pièces de cinq francs, provenant de la quête.
Jeudi, jour sans école, il y a catéchisme avec sœur Louise Maris d’Arc, certains disent qu’elle a un lien de parenté avec Jeanne d’arc, je n’en sais rien. ce que j’aime? c’est sa voiture une 201 comme dans les films en noir et blanc, elle met une cale derrière sa roue et il y a toujours un gros malin pour l’enlever.
En attendant il faut que je retourne à l’école, je ne crois pas que l’instituteur soit amateur des prières en latin. Aide toi le ciel t’aidera.
Général hiver est parti, le printemps est arrivé, je dois aller au jardin, mon frère aussi, il faut bécher, c’est quand même énorme quarante ares, nous sommes quatre à bécher, et pas question de laisser le chiendent, sinon gare ! je ramasse les doryphores sur les feuilles des patates, je les mets dans une grosse boite d’allumettes, le plus difficile : désherber entre les oignons et poireaux.
Maintenant que l’été arrive, une autre vie commence, n’ayant pas de télévision, tous, frères et sœurs direction la maison,  de retraités parisiens qui accueillent les enfants du quartier, une quinzaine, tous assis dans leur chambre, on va regarder Zorro, Thierry la fronde etc..
J’aime l’école, mais là, je suis puni, un devoir complètement raté, pain sec et une bouteille d’eau que papa m’a amené ce midi, et une engueulade en prime, ça ira mieux demain. Je suis assis sur le dernier pupitre prés de la porte, devant moi il y a Michel, tous les deux nous sommes seuls sur notre pupitre pour mieux nous séparer.
Michel me raconte une histoire « tu connais l’histoire de Toto qui… » je pars en fou rire et là je lâche un p.. magistral, l’instituteur en colère, m’expédie vite fait, bien fait dans la cour, pas pour faire cent tours, non ! Toute l’après-midi.
Madame vast, institutrice m’aperçoit » oh, tu a du faire une grosse bêtise pour que monsieur te punisse » je n’ose pas lui donner la raison. Il y a du monde dans les classes, du cours moyen au certificat d’études.je suis content, il y a deux classements et les deux premiers c’est qui ? ben moi et mon frère, c’est pas beau ça ! Comme quoi l’argent ne fait pas le classement.

C’est jeudi, il n’y a pas classe, mes frères et moi  plus souvent à la ferme voisine  qu’a la maison, nous nettoyons les étables, il faut s’élancer pour envoyer notre brouette sur le tas fumier qui trône au beau milieu de la ferme. Mon frère et moi nous donnons le plateau repas aux vaches ! En réalité des mannes de betteraves aussi lourdes que nous.

Demain débutent les grandes vacances, certificat d’études en poche, je peux aller me baigner à l’abreuvoir, notre plage à nous, il y a même des cabines, tous les gosses du village passent des heures à la baignade. Pendant la première guerre mondiale, ll y avait des dizaines et des dizaines de chevaux qui venaient se rafraichir à cet endroit d’où son nom.

J’ai enfin un vélo de course, c’est celui de monsieur Gence, il me fait rêver, il a des boyaux, pour moi c’est le plus beau. Je découpe les photos du tour de France que je colle sur le mur de la chambre. Je connais les coureurs  par cœur. Pendant le tour, maman relève le classement de l’étape, on écoute le « poste ».

 

On écoute Georges Briquet. Bobet, Robic, Charly Gaul, Bahamontés les champions du jour.

J’ai tous les noms en tète, je veux devenir coureur et ça c’est une autre histoire. Dans deux jours avec papa et Michel nous allons voir le tour en vrai à quarante kilomètres de la maison.

Nous nous installons  dans la cote de quatrième catégorie. Il y a la caravane qui défile et qui jette des cadeaux, des chapeaux en papier distribués par Pernod Ricard, les motards arrivent, signe que les coureurs ne sont pas loin, les voila, des maillots de toute les couleurs, c’est géant ! pas le temps de reconnaitre les coureurs. Et arrive seul Bahamontés, il vient de crever ho la la ! J’en prends plein les yeux, oh la la !!

Ce matin, sur mon vélo je pars à Gand en Belgique, chez les cousins de maman. 185 kms  sans entrainement et vent dans la gueule, papa me laisse faire, il est sur que je vais faire demi-tour rapidement, maman m’a mis des tartines dans les sacoches. Je n’ai que 16 ans, à sept heures je pars,  après Maricourt  j’ai déjà envie de faire demi-tour. Quelle aventure, je n’ai pas même une pompe.

J’ai une carte routière, et roule ma poule, j’arrive à Lens avec une grosse fringale, j’avale vite fait mes tartines, de plus je suis parti avec 10 francs autant dire que dalle ! Je repars, je passe la douane sans problèmes, je suis en Belgique, je roule sur des pistes cyclables, c’est obligatoire, il y en a partout.

Tout va bien, je passe Courtai, les panneaux sont écrits en flamand, pas évident, Kortrijk pour courtai !! Gand est en vue, il est dix sept heures. J’ai bien roulé, je suis heureux, je vois du pays pour la première fois, et les soucis commencent, je n’ai pas prévenu les cousins de mon expédition, personne ne parle le français, je sais que Gérard Van Heule est policier à Gand, je demande aux policiers qui finissent par m’emmener au commissariat et là derrière son bureau, Gérard qui me voit, se met à rire, ça lui parait incroyable, en fait personne ne sait ou je suis, je n’appelle pas à la maison, ils pensent que je vais faire demi-tour.

Gérard m’emmène chez lui, il y a Marguerite son épouse, Freddy, son frère et sa sœur. Freddy me prête des vêtements, car bien sur, je suis parti «  les mains dans les poches » Freddy me fait visiter son quartier, la ville de Gand.

 

 

Il y a déjà quatre jours que je suis là, hier j’ai vu les championnats du monde de vélo, Eddy Merckx vainqueur comme dab.

Ils reçoivent vingt chaines, de plusieurs pays. Ilss font tourner l’antenne avec une manivelle et une chaine de vélo, pas besoin de satellites Ce soir je sors en soirée dansante, Adamo chante « tombe la neige »  A minuit fermeture, en Belgique c’est sérieux. Par contre, il n’y a pas  de permis de conduire, c’est la Belgique !

Demain nous allons en hollande, bon il y a vingt kilomètres, ce n’est pas le bout du monde non plus. Sixième jour, un télégramme arrive, les parents s’inquiètent de mon sort, je n’ai donné aucune nouvelle, ils se demandent ou je suis, ouille !

Après une semaine retour vers la France, vent dans le dos, quelle aventure !

 

 

 

|